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22.2.17

Bissextile

j'aime la nuit j'aime le matin je n'ai je ne sais pas quand dormir
j'aime soulever le couvercle du crépuscule et soupçonner ce qui
crucifier le jour
ce qui se cache derrière dessous derrière les
c'est vrai, mais

aller au lit c'est toujours un constat d'échec
un avis de défaite un renoncement une interruption volontaire de patacaisse une
un flop et quoi que nous ayons pu être en train de
de faire
de désirer
il faut cesser

aller au lit c'est un silence vulgaire qui s'abat sur la musique sur le
ce n'est pas du tout pareil que qu'une sieste sur le canapé avec
kruder et dorfmeister à donf et un ronron sur la panse
la sieste est une activité saine un satori à durée déterminée un je mais le mais la nuit 
[qui engloutit ce n'est pas
la nuit n'est pas ce n'est pas fait pour la nuit n'a pas vocation
à engloutir la conscience
la nuit est émancipatrice et je dis
je dis zut raté

et d'ailleurs parfois je campe
militante enracinée sur le sofa
parce que le lit ce lit ce grand lit là il est trop vorace il n'est pas pour moi trop 
[méchant trop grand trop imposant
un seul neurone vous manque et tout est déguerpi
(et de toute façon il fait trop chaud)

aller au lit c'est une exactitude une science
pour certains
une sorte d'aiguille plantée dans le temps
à heure fixe
mais moi le temps qui saigne ça me terrifie c'est un rififi contre soi une espèce de
une sorte d'exigence insatisfaisable
la discipline est un art mineur et je la laisse
je la laisse à ceux qui s'y connaissent en petites choses

aller se coucher se c'est une forme d'appartenance
l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt
(l'avenir c'est la mort connard)
puisqu'on te dit que c'est facile et que tu n'as qu'à faire comme tout
comme nous fermer les yeux c'est simple comme bonsoir
cher monsieur je ne sais pas qui vous êtes
et je n'ai pas le schibboleth

aller au lit c'est une épreuve de force il faut surmonter
l'angoisse il faut surmonter la
la paralysie les palpitations la prostration l’allitération le décloisonnement du réel ou pire encore
la contemplation
d'une fenêtre noire sur laquelle se dessinent
les pires néants
on a beau repousser pourtant
de click en click en click en click
jusqu'à ce que sur ce jusqu'à ce que gouffre s'ensuive
on a beau se

on sait ce qui va se passer si on y
si on ose y
si on y va
se tourner se retourner face a face b rayée comme un vieux single d'italo disco
rager rallumer se dire qu'il suffit de mourir ne penser à rien
c'est trop flippant remettre de la musique parce que le silence est insoutenable 
[éteindre rallumer lire un
chapitre pourquoi se relever pisser couper la musique éteindre
rager rallumer lire une page pourquoi se relever remettre de la musique mais douce 
[éteindre
de nouveau se masturber une et puis deux puis trois pourquoi quatre fois comme une 
[comme une
promesse de se clouer les yeux à grands coups de doigts on a beau
c'est perdu d'avance

l'abolition de la peine d'aube est un projet politique
avorté reporté à sans tarder #pascesoir
sauf qu'il n'y a pas
sauf qu'il n'y a pas de sans tarder ni de demain d'ailleurs

huit heures de travail
huit heures de loisir
huit heures de procrastination
huit heures de somnambulation
seize heures de sommeil
quarante-huit heures par jour1
journée bissextile

le temps perdu est d'une valeur inestimable
si inestimable qu'on se
qu'on se l'arrache sur les marchés

1la loi précise en outre que la diminution du temps de travail n'implique pas une diminution de salaire

A.K.
(Clin d’œil à Antonella Eye Porcelluzzi)

1.2.17

Paradis vu

l'image d'un paradis n'est pas la vue d'un paradis n'est pas le paradis d'une vue
[l'image
d'une vue l'image la vue gâchée finalement par le filtre
le filtre sale sur ta rétine
photocopie d'une photocopie d'une photocopie tout est
tout étriqué par la tout est fade et poisseux la réalité en immersion
dans la déprivation dans la
déprivation

voir une image de paradis ce n'est pas le paradis d'une image n'est pas l'image d'un ni
poisseuse mousson tristes tropiques
le sol tapissé de choses mortes et les murs de fongus
la viande enrobée de mouches et le col de l'utérus en flammes et cet inconnu ravi de 
[faire ta
connaissance
non vraiment non pas là non vraiment pas là non pas non
j'ai les os humides et je n'ai plus non plus
de rythme circadien

il paraît qu'à la maison il fait froid il paraît
il paraît qu'à la ronde il y a des villages et des hermaphrodites
qui se livrent à des incantations
en saris sous la pluie sans électricité des rizières et des boues
à perte de vue
je suis allée au temple et j'ai négocié contre une paire de fruits
(encens, mantra, clochettes...)
j'ai négocié le sommeil et les dieux m'ont volée
arnaquée
donné plus de danse en tout et pour tout
l'incapacité d'éteindre les rythmes
les beats en boucle sous mes tempes
le cri du jour qui me rattrape
corbeaux crieurs grossiers klaxons et le balai des femmes
tous ligués contre ligués oui
pour arracher le sommeil à mes aubes
pour écarteler mon temps

époumophonées tes prières
éventotés tes inspections 
écopuisée ta danse
éreinpietée ta détermination
pitié pour mes cernes !
et le putain de saloperie de dossier de presse à terminer pour hier !
ils attendront encore un peu tant pis pour mes roupies tant pis je ne sais pas plus 
[pourquoi je persiste à
marchander leurs tapis travailler pour les autres

la vue d'un paradis c'est un décalcomanie posé sur le ciel
une carte postale crachée bien gluante
un peu d'haleine entabassée caféinée pour en rajouter juste une couche à l'ozone
ce sera ta contribution au gruau des nuages (♪ voyage voyage ♪)
l'exhalation des sifflements dans ta tête
linotte !
la fenêtre est une boite en 2d je réalise à présent
qu'on nous a menti bien embobinés oui :
la terre est ronde oui mais le ciel
le ciel est plat

et lorsque l'on te parle, tu n'entends que des sons

il y a bien la plage et les tortues mortes
il y a bien le goût du masala
pour te réveiller un peu
et parfois, entre deux hébétitudes
le sourire indulgent d'un enfant
qui sait bien que tu n'es pas des leurs même si
même si tu leur ressembles

parce qu'eux ils dorment et ils n'ont pas le temps non pas le temps non
de se demander pourquoi

et c'est indécent comme tout ici va si va si vite ici va si
bien que pourtant tu ne voies plus les choses
qu'au ralenti d'une photocopie tout est
le grand air comme un aquarium
bruits sourds et le vent son sourdine

la vue d'un paradis n'est pas l'image d'un paradis n'est pas la vue d'une image la vue
d'une image la vue l'image tronquée à la marge
les sous-titres cryptiques
qui s'effilochent
au fur et à mesure que le sommeil t'échappe
parfois, tu te sens cryptide
rêvée peut-être loin là-bas par un lunatique
un petit bâtard qui t'aurait
inséminée de paradoxes
et puis t'aurait lâchement
tatoué la nuit sur la rétine

A.K.

9.4.16

Parution.11

Mon texte Le langage des bébés mis en voix et en musique par Vitriol Hermétique.

Merci Marc Garin !

A.K.

31.3.16

Plante

à chaque fois que je me craque un deuil
une
ça cra il y a un truc qui dézingue et je ne dis pas que ce n'est pas commun mais enfin 
[y faut pas
y faut pas s'ébruiter finalement
il faut s'éparpiller dans le calme

y faut pas se laisser coller le visage sur du papier glacé ça glace le ça frise le 
[ridicule ce genre de d'exhibition finalement
il y en a même pour venir s'enfourner du pop-corn
quand il y a du spectacle ah ça oui ah ça oui on peut compter sur les gens pour
pour venir se gaver s'empiffrer s'en mettre jusque-là du
du malheur des autres
« viens voir la kalyani qui crame »
tu peux pourrir pétasse parce que les brunes
parce que les brunes se cachent pour pleurer
(les brunes comptent pas pour des prunes et tout ça mais bon va falloir se calmer là)

à chaque fois que je me craque un deuil
une fissure dans mon image de marque une
blessure

je compute je ne
compute pas
je compute je ne
compute pas

à chaque fois que je me plante ou qu'il y a une erreur de
c
 a
  s
   t
    i
     n
      g un problème de
démonstration des actions en chute
libre
que je perds des parts de marché en somme
c'est une effusion de commentaires et de pouces rouges en chair et en sang tatoués
[sur le
sur mon front la honte

à force d'être multiple et pacifique on s'ennuie
sur les lignes de front statiques à force d'être
honnête
on s'embourbe
comme ça parfois dans les tranchées
de la vie quotidienne
lorsqu'elle vous découpe en tranche
c'est chiant la chanson française
j'aime les guerres secrètes
les conflits métaphoriques
les trucs qui comptent pas

lorsque je me plante un deuil dans l’œil il y a
il y a l'incrédulité d'abord
(il ne fallait pas te noyer dans ses fluides)
un petit bouquet d'indignation
(je ne vous avais pas engagé pour ça !)
une imprécation ou deux pour la forme
(putain d'enculé de ta race !)
une poignée d'amour
(reviens, merde !)
et puis, comme tout est dit
on met la musique à fond et on
on se laisse groover

parfois tous ces traits enturlubinés dans tous les sens ça donne le sentiment
(ne hurle pas)
que nous vivons dans un dôme anarchique et que
tout
peut arriver
(ne hurle pas)
comme ça, n'importe comment et à qui

et pourtant te dire que dire que nous ne savons rien
ce n'est pas vraiment vrai parce que tout de même
on en sait des trucs à présent

A.K.

1.3.16

Parution.10

Mon texte Comme une au sommaire du quatorzième numéro de la revue Barillet.


A.K.

26.2.16

Le langage des bébés

le bébé des voisins je l'ai euthanasié je l'ai tu je l'ai
délivré
il aboyait beuglait braillait sans arrêt c'était un
un vacarme inouï une sorte d'apocalypse prématurée je
ça faisait peur au chat

je n'en pouvais plus non c'est vrai mais je
ce n'est pas pour moi que je l'ai fait non pas pour moi non je l'ai
je l'ai délivré le pauvre enfant j'y ai réflé longuement réfléchi des heures durant 
[pendant que les
murs en vibraient d'effroi tant il vociférait ce bébé c'était
on s'en serait tapé la tête contre le miroir

il m'a fallu toute une insomnie toute une nuit oui pour comprendre
que le poupon s'époumonait parce qu'il
il ne voulait pas être là non pas là c'était très clair
parce que quelqu'un qui hurle sa détresse avec autant d'obstination de manière 
[si inflexible il ne il n'est
il n'est pas heureux non

alors je suis entrée en douce un soir que papa maman s'opiumaient devant la télé
je lui ai caressé la tête et j'ai murmuré ne crains rien bébé je vais mettre fin
mettre fin à ton calvaire je comprends moi que cet endroit ne te convient pas ça 
[ne te convient pas non pas du tout
tes parents sont égoïstes ils ne pensent pas à toi mais moi je sais faire preuve
je sais faire preuve d'humanité

puis doucement tout doucement oui j'ai pressé l'oreiller je l'ai renvoyé
je l'ai renvoyé là d'où il venait
cet endroit que l'on ne connaît pas mais qui doit être assez joli mieux qu'ici en tout cas
à présent ils vocifèrent qu'il faut m'enfermer dans un asile une prison il y en a 
[même pour vouloir
pour vouloir me trancher la tête

mais moi je sais je le sais bien oui que ce bébé
il était malheureux ce bébé c'est tout
malheureux comme les pierres et je n'ai fait que l'aider c'est tout
les adultes ils sont bêtes ils ne pensent qu'à eux
ils ne comprennent pas le langage des bébés

A.K.

6.2.16

Parution.9

Mes textes Meubles insensibles, N'a qu'un œil et Pu sur le site L'Asile au Bout du Zinc.

Merci Catherine Estrade !

A.K.

23.1.16

#pascesoir

on s'accroche on s'emporte
on s'écorche on se déporte
on se débat sauvages entre les mailles du
rythme
irrésistibles lorsque nous nous miroitons l'iris
comme ça
au ralenti

ne me dis pas ne me dis pas non qu'on ne peut pas
s'accorder une danse au moins
(est-ce que c'est ça, l'amour ?)
juste une cabriole
mais sans renverser nos verres
(est-ce que c'est ça, l'amour ?)
et après si tu veux
on ne se parlera plus jamais

nous ne serons pas désolés non nous ne serons pas
navrés d'avoir été des monstres en apnée
le temps d'un étourdissement
à l'abri des sermons des absurdités des dictées
n'abusez de l'ecstasy qu'avec modération
faire la toupie, c'est dangereux pour l'acuité
#pascesoir

donne-moi un peu
donne-moi un peu de ta sueur
donne-moi un peu de ce sucre qui dégouline
lancinant
tout le long de ton cou
prête-moi ces lèvres, juste un instant
entre deux bpm
après, promis, je retourne au bar

toi tu goûtais paris, toi tu goûtais genève
toi tu aimais te poudrer en stations l'hiver
toi tu kiffais les soirs de blackout à new york
moi je trottais dans les ruelles à lyon et ça
ça c'était bien ça me suffisait
et de toute façon, vous êtes toutes revenues
je vous attendais là, bien sage

que sera sera mais un jour
lorsque nous serons taillées tout encadrées
que des mini-stagiaires en com nous siffleront à l'oreille
entre deux cafés froids
que nous avons perdu notre conjecture et que nous sommes vendues
on leur soufflera que nous ne sommes vendues qu'à nous-mêmes
une sorte d'auto-consommation
et que ça a toujours été comme ça parce que nous parce que nous
parce que nous sommes nées avec des paillettes en argent sur les cils

mais ce soir je vais m'oublier dans tes je vais
te susurrer des sortilèges à l'oreille
avec une voix de vocodeur
spécialement travaillée pour toi
spécialement conçue pour que tu oublies
d'arroser la flore et que tu te contentes
de mes jeux de gonzesse

alors je saute et tu sautes et je tu il nous vous elles
on était venus pour ça de toute façon
on était venus pour en découdre
compter les points mais pas les perles
s'enfiler des selfies juste pour le plaisir
de les effacer ensuite
en duckface, s'il te plaît
#yeuxplissésjouesrentrées
puis nous trinquerons à la mémoire
de katharine et d'audrey

ne parlons pas des élections, ne parlons pas d'autre chose
(high)
que du mix et de mes dreadlocks
ou à la rigueur
de la couleur du cocktail
nous n'avons pas besoin de certitudes
et si on danse (et si on danse)
tu auras ton trophée fluo
ta glitter ball à toi rien qu'à toi
le temps que tous ils nous voient bien
(comme elle est beeeelle !)
et puis chacun rentre chez soi
avec du thé et des cookies
j'ai un chat de toute façon
il ronronnera pour moi s'il n'y a personne d'autre

et j'écouterai des ragas pour me calmer
ou peut-être talvin
je regarderai la télé sans le son
et je collerai d'autres mots sur les images
à bombardement, je substituerai canicule
à terrorisme, je substituerai mélanine
à fatwa, je substituerai cunnilingus
et les publicités me feront rire
surtout les plus connes

mais en attendant
on pousse on repousse les contours
parce que les contours sont moins intelligents que nous
je te pousse et tu me sanctifies
tu me pousses et je te tourbillonne
et tu ne connais pas mon nom
et je m'en fous
parce que ce que j'aime en toi
c'est que tu es là c'est tout
nous n'avons pas besoin de la promesse d'une aube
pour siroter la nuit

et nul ne nous sauvera de nous-mêmes
et nous n'assainirons pas nos audaces
et que ça plaise ou non au videur
nous entrerons et sortirons comme il nous chante
parce que nous sommes dans les petits papiers de dieu
et que dieu, ce soir, est aux platines
parce qu'au septième jour, il fallait bien
que ses créatures pétillent

A.K.

22.1.16

Parution.8

Mon texte Ne _ pas fait l'objet du centième numéro de la revue lorem_ipsum.

Merci l'équipe de l_i !

A.K.

21.12.15

6.11.15

Le quatrième mur

prier c'est briser le quatrième
mur parce que dieu c'est l'auteur c'est le
narrateur

prier c'est demander au scénariste de modifier le
le script et de sortir un deus ex machina du
du chapeau de
ce n'est pas possible

et c'est tout c'est bien pour ça oui qu'on dit qu'on dit qu'il
qu'il faut se soumettre docilement se soumettre oui
à la volonté du créateur

parce que prier c'est nuire à la crédibilité du récit ça risque de démotiver le spectateur
[de le désinvestir du récit du c'est
c'est très dangereux finalement parce que

parce que la mort c'est une manière de se débarrasser des personnages encombrants 
[pourquoi croyez-vous qu'on
qu'on meure prématurément ?

on meurt prématurément lorsque l'auteur estime qu'on est
barbant qu'on est
obsolète qu'on est
nuisible à l'audimat

et c'est comme ça c'est bien pour ça oui que qu'on a des avc des accidents de moto
que des briques tombent du gouffre ciel et nous fendent le crâne et c'est pour ça 
[parfois même aussi
que l'auteur nous insuffle tant de morbidités dans la tronche qu'on finit par se
par se suicider

tout ça c'est tout ça c'est tout pour la dramaturgie
l'auteur il nous aime bien mais il faut faire avancer l'intrigue c'est comme ça
nos amants nos amours nos sidas nos meurtres
nos éclats nos dégoulinures et quand jeannot débande et même nos fous rires entre 
[amis quand on vomit sur le tapis c'est juste pour le rebondissement l'émotion l'action 
[le
c'est pour lutter contre le
contre le zapping effréné maintenir le spectateur
en haleine
jusqu'à la pub

prier c'est aller à l'encontre du script et ça c'est de nature à mettre l'auteur en colère 
[très en colère oui sauf
sauf si c'est drôle
lorsque briser le quatrième mur c'est drôle que ça arrache un sourire au spectateur 
[alors peut-être
(c'est un pari risqué notez mais des fois ça marche)
peut-être le spectateur ne nous désaimera pas
et c'est la raison pour laquelle
il faut fumer des pétards dans les églises

A.K.

22.10.15

Les écrivains

il paraît je lis souvent que les écrivains les artistes en général, nombre en tout cas d'entre eux, sont déchirés dissipés dispersés peut-être entre un désespoir sans fond et la jubilation folie furieuse d'un désir de vivre astronomique.

c'est vrai.

A.K.

4.10.15

Parution.6

Mon texte Comme une au sommaire du quinzième numéro de la revue Sarrazine.

Merci Paul de Brancion !

A.K.

2.10.15

Les vieux grooves

comme il est bon de surfer sur les vieux grooves
de ne pas se laisser raconter par les
pseudo-divas du top et les
rappeurs qui samplent d'autres rappeurs qui samplent d'autres choses que les
choses
de ne pas se laisser raconter que les choses
sont creuses

je ne suis pas nostalgique je n'aurais pas voulu
avoir vingt ans en 1969 avoir vingt ans
en 1979 avoir vingt ans en
en 1989 avoir vingt ans en
en d'autres temps
j'aime les machines et breaker des beats et je suis heureuse
d'avoir inventé le trip-hop

(mes racines sont d'un autre âge papa maman mangeaient par terre avec les mains
leurs jeux dans les rues de pondi leurs assortiments leurs interdits leurs tabous
leurs rideaux de fumée dans les temples
l'eau pas courante et l'électricité qui ne marchaient
que lorsqu'elles le voulaient bien
et souvent pas du tout
tout ça pendant qu'ici
des philosophes acidulés leur enviaient leur état de nature
jusqu'à l'absurde
parce qu'à paris c'était l'ère du verseau)

je me souviens juste de l'idée que je pouvais
faire tout ce que je voulais que j'étais la première à pouvoir
faire tout ce que je voulais
la première de ma lignée et on pouvait bien remonter jusqu'à valkimi, va !
et que je n'avais pas même pas
même pas lieu d'être reconnaissante
pour ça
parce que papa maman quoi qu'ils en disent au fond
se pliaient volontiers à l'absence de règles
de cet entre deux fleuves un peu froid
où ils avaient choisi de me faire
naître
jouissance d'une famille nucléaire
loin l'hydre brahmanique

je me souviens du vent sur la saône lorsque je griffonnais sur mes
sur mes carnets avec mon vieux walkman à cassettes
enraciné sur le crâne
je me souviens de 1994
beth en quête d'une raison d'une seule
je me souviens de 1995
róisín avec son pull moulant et est-ce que nous l'aimions ?
je me souviens de 1996
adrian en train de triturer l'apocalypse avec des boucles inversées
je me souviens de 1997
nina qui voulait aimer sous l'eau
je me souviens de 1998
skye enrobant le monde avec un chamallow
je me souviens de 1999
lou en train d'allumer un bûcher
un cri si différent
si différent oui
et si mignon aussi
et je me souviens de 2000
alison ébauchant des utopies eugéniques parce que l'apocalypse
l'apocalypse finalement
n'avait pas eu lieu

(c'est ma première jungle-party
la marquise enflammée par une souris canadienne au visage de madone
je me souviens de nos nuits blanches
si pleines de plein et parfois l'envie de rentrer chez soi sans vraiment pouvoir
parce qu'il fallait bien parader
parce qu'il fallait bien vivre
parce que nous ne savions pas jusqu'à quand nous pourrions nous permettre
d'être des électrons libres
et aussi parce que de toute façon
nous n'avions pas de voiture)

j'ai vécu la révolution numérique
avec un sentiment d'appartenance
l'outrage et l'outrance étaient passés dans les mœurs et nous pouvions enfin nous
[soucier
de l'esthétique
de déconstruire nos icônes pop à l'infini
d'emmerder les guitares avec des machines
d'insérer la synthèse entre les images
avec des clicks et des bleeps et des comptines électroniques venues d'islande
en toile de fond

et c'est pour ça qu'il est bon de surfer
sur les vieux grooves
mais pour ne rien vous cacher non rien non
j'aime aussi sally claire et yukimi
et je ne suis pas nostalgique et je crois que j'aurais bien voulu
avoir vingt ans en 2019

A.K.

24.9.15

Panini

cette image fixe qui s'est décalquée sur ton index
tu n'aurais pas dû tu ne tu ne devrais pas
la regarder sans arrêt comme ça
ça te rend déchirant c'est chiant
(normalement, c'est moi qui griffe)

cette image c'était, c'était
c'était autre chose
une expérimentation expérience peut-être
une idiotie dirait une mère
mais les mères ne savent rien de ces choses-là et toi, et toi
et toi non plus d'ailleurs
(devant les films érotiques
les petits garçons ricanent et s'en retournent à leurs playmobils
les petites filles se cachent et savourent en silence)

cette image que tu as dévorée
de tes incrédulités avides
tu étais affamé je crois
une faim d'auto-mutilation
la faim des gens en mal d'eux-mêmes
des gens en mal

cette image c'était moi c'était bien moi bien moi oui
mais pas ta moi pas ton
royaume
c'était un épisode qui n'avait pas lieu de mettre
de mettre le feu à nos draps non c'était un autre
incendie

cette image ce n'était pas de la pâté pour chiens comme tu dis non ce n'était pas
désagréable en soi juste une autre idée de
mes aléas une autre météo peut-être
je te l'avais dit pourtant qu'il y avait eu
des choses avant des choses aussi des choses qui elles aussi
étaient soniques

cette image-là je ne l'invoquais jamais je ne
je sais même pas pourquoi elle était restée là planquée dans un coin j'aurais  
[l'oublier
avec le reste avec sa brosse à dents ses décélérations ses leurres
(il ne fallait pas me provoquer)
elle était juste là
juste là c'est tout

cette image c'est à moi c'est autre quelque chose qui avait un certain sens en d'autres
[temps quand toi tu n'existais
même pas
c'était une ère de fécondités d'impulsions de bravades
c'était quand je jouais avec les gens pour ensuite les ranger bien comme il fallait 
[comme ils voulaient dans leurs boites
avant d'oublier où j'avais rangé les boites et puis en ce temps-là franchement
les nuits surpassaient les journées

cette image c'est ton avis de défaite le léviathan qui t'a
englouti que tu appelais de tous tes vœux pour
t'engloutir
parce que tu aimes être englouti tu aimes aller plonger trifouiller dans la cuvette et 
[puis brandir après des merdes en criant victoire
victoire sur quoi je ne sais pas
c'est toujours toi qui perds

A.K.

30.7.15

Chaleur humaine

1. paris

lorsque je regarde le plafond je vois l'inverse du sol je vois
les éclats débris liquéfiés de toutes les choses que j'ai avalées de travers qui ont
dégouliné là-haut tout là-haut oui
c'est une rétrospective de mes émois quel honneur
un musée mobile, ouvert aux quatre vents
de sorte à ce que chacun soit en mesure de
s'extasier devant la teneur du propos d'acclamer la texture
de mes implacables
mais tout ça j'en ai peur
va finir par me retomber sur la tête

(donnez-lui un peu de
donnez-lui un peu de
un peu de chaleur humaine
...
et pourquoi pas ?)


2. tokyo

je tricote mes poèmes comme des pop songs et on n'y retrouve pas toujours
la logique commune une certaine idée de
de ce qu'il est convenable de clamer pour être inconvenant
je ne le sais que trop que je ne tire pas assez fort sur le pianiste je n'ai pas
maudit mes contemporains fait l'apologie des haillons
je n'ai pas de gun et je n'ai pas assez
de mains pour tirer sur la corde juste des
doigts (dix)
qui flottent
là à quelques centimètres de mes
jolis moignons
je n'aime pas la violence et je préfère dessiner des vulves
roses
et pulpeuses
c'est plus smooth

je m'efforce pourtant de ne pas
de ne pas dépasser de l'emballage
c'est beau le plastique
et les reflets sur le plastique
et les couleurs qui dégoulinent
sur le carton jusqu'à vous mettre la nausée ou peut-être étaient-ce les néons (juste les
[néons oui oui)
mais vous m’achèteriez vous m'achèteriez oui
poupée princesse soldée livrée à l'amusement
public

(ne voyez-vous pas comme elle est innocente ?
ne voyez-vous pas comme elle vous ressemble ?)


3. londres

ils m'ont dit qu'il y avait des lieux de rendez-vous secrets sous les églises et je les ai
[crus
je les ai crus oui
je voulais virevolter juste virevolter parce qu'il ne restait plus rien de pertinent
à raconter
ce soir-là du moins
et tant pis oui tant pis si le monde était sens dessus dessous
on n'allait pas changer le cours des choses
faire remonter le sperme dans l'urètre
(pour ainsi dire)
et puis ça n'aurait pas servi à grand-chose
je n'étais qu'une idole de coffee shops
mon job était de prononcer tous les noms à l'envers (de tête, sans les écrire)
et on s'étonnait ensuite
que je ne veuille plus
faire l'amuseuse publique
vu la dose de cynisme imposée
vu comme on se foutait de moi quand je voulais faire du zèle
ou lorsque le rimmel dégoulinait comme ça
sur mes joues
et que personne ne comprenait
que je n'étais pas triste

(donnez-lui un biscuit, vous la verrez chanter
donnez-lui une caresse, vous la verrez bêler
donnez-lui une idée, vous ne la verrez plus)


4. berlin

on ne se rhabillait après le spectacle
que lorsque c'était vraiment nécessaire
il y avait certains hommages rendus ici et là
à des gens qui ne l'avaient pas vraiment mérité mais qui étaient là
et puis l'important c'était de ne pas se retourner sur soi-même
et ça c'était quelque chose
qu'ils avaient su faire avec brio
moi j'avais juste un joli chapeau (mais vraiment joli)
toutefois je pensais je croyais tenir quelque chose
quelque chose oui
une opportunité de déverser des torrents de glu de me rouler dedans en récitant
en récitant les hymnes nationaux du monde (sans mélodie, juste le rythme et les
[mots)
et d'être acclamée pour ça
ça n'a pas pris
ils m'ont dit que je devais me contenter de poser
de poser oui
pas de ratures, on n'était pas là pour faire de l'art contemporain sûrement pas non
alors je me suis inclinée et je suis sortie
par la petite porte
c'était plus simple

(elle s'est mise à chanter sous la douche en hiver
à arracher un par un les clous dans les murs
et à boucher les trous avec de la bave
parce que ça sent bon après quand ça sèche)

A.K.